2012-1

Ce 16ème séjour à Mada, du 10 février au 3 mars, sera particulièrement positif : sans ennui de santé, on voit les choses, y compris les moins agréables, d'un tout autre oeil ! A Tana, comme d'habitude, je rencontre Héry et Nary pour leur remettre les lettres et colis des élèves belges. Taxi-brousse vers Moramanga, puis vers Andasibe, jusque chez Christin. Le lendemain matin, comme c'est dimanche, je l'accompagne à l'office protestant (F.J.K.M.) où il est titulaire de l'orgue pour accompagner les chants de l'assemblée. C'est toujours un bon moment de solidarité avec la population locale. L'après-midi, je retrouve avec plaisir le sentier de la réserve Analamazaotra : peu de champignons, mais toujours cette sensation de bonheur au milieu de la nature.

avec Christin à Andasibe en février 2012

Dès le lundi matin, je reprends la route, d'abord avec Christin vers Moramanga dans le véhicule de l'association (le taxi-brousse prévu est en panne de pneu !), puis vers Tamatave dans un 4x4 flambant neuf piloté sportivement par R. Malgré une météo alarmante à l'arrivée à Tamatave - un violent cyclone est annoncé et on ne parle que de cela dans le taxi-brousse - j'arrive sans encombres à Mahambo dans l'après-midi.

C'est toujours émouvant pour moi quand quelques amis m'attendent à l'arrivée du taxi-brousse. Pourtant, il faut agir dès la montée des escaliers: Antoine s'est coupé au bras avec sa borzina (machette) et il faut déjà faire appel à la doctoresse Toky. Le soir, cinéma pour les volontaires, sur le mur du living. Comme il a plu toute la nuit, le bain matinal est impossible, et c'est plutôt frustrant. Néanmoins, c'est bien agréable de voir Marguerite et Leodevine arriver avec leur cadeau de "bonne année", une persienne pour la terrasse, et de constater que Françoise et ses enfants ont mis en route des plantations dans le jardin: ananas, maïs, manioc, taro, brèdes, et même du riz dans les parties humides du terrain ; il y aura bientôt à nouveau des bananes.

Paul Rabesolo, le fils aîné de Françoise, a accepté d'être le nouveau gardien et de loger dans la maison prévue pour lui, sur un nouveau matelas acheté au village. Quant à Nancia, dont le mariage avec Rémy est prévu en mars, elle accepte d'être embauchée pour m'aider au ménage, notamment à la cuisine.

Le nouveau gardien et sa famille

Le nouveau gardien et sa famille

Nancia en cuisine

Nancia en cuisine

Divers petits travaux - il y en a toujours dans une maison - sont accomplis prestement par Faly, pendant que Zoe passe dire bonjour avec sa petite Mirindra : elles apportent des mangues, des bananes et... du riz ! C'est très touchant pour un vazaha de recevoir du riz de la part de Malgaches dont c'est le "pain quotidien".

En fin d'après-midi, la baignade est possible et c'est à nouveau du plaisir à l'état pur, aux Orchidées comme d'habitude bien sûr. A La Pirogue, je ne trouve malheureusement pas Jeanne, qui a perdu son emploi et donc le logement qu'elle occupait sur le terrain de l'établissement. Elle a trouvé refuge chez sa fille Lydia, à côté de qui elle a commencé la construction d'une petite maison, pour elle et Stéphanie. Repas du soir à Ylang Ylang chez et avec mes amis Fara et Faly. C'est le moment de l'échange des nouvelles du village depuis mon précédent séjour.

La nouvelle maison de Jeanne en construction

La nouvelle maison de Jeanne en construction

Nouvelle sous-terrasse

Nouvelle sous-terrasse (photo Emile O.)

Comme Faly a profité des travaux de restauration de l'habillage du sous-sol de la maison (on a remplacé le falafa détérioré par du bambou plus solide) pour prévoir une porte d'accès et de protection, je peux à présent y rentrer le scooter : c'est bien plus aisé que de le hisser dans le living par les escaliers !

Le cyclone, qui a surtout fait des ravages entre Brickaville et Moramanga, a définitivement mis les voiles, et la mer est belle très tôt le matin; le poisson est au rendez-vous, y compris des camarons. Les amis passent dire bonjour et je ne cesse de préparer du thé pour tout ce monde : ce que les Malgaches aiment par dessus tout, c'est... le pot de sucre fin à leur disposition sur la table de la terrasse; c'est, avec l'huile, un produit cher ici, bien plus que le rhum ! Il ne fait "que" 30° dans la maison, mais la chaleur est supportable. Pas de réseau à cause des dégâts du cyclone : impossible d'être contacté par Christiane, ni de contacter qui que ce soit...

Le cyclone a tout désorganisé et l'essence n'est pas facile à trouver, mais on a le moral : les visites se succèdent, les enfants colorient sur la terrasse, je rédige mon journal de bord sur le notebook (le panneau solaire donne à fond la caisse), bref tout est "normal"... et il y a de superbes noix de coco sur le cocotier qui accueille les visiteurs. Comme c'est la pleine période des mangues (on peut en acheter une vingtaine pour l'équivalent d'un euro), c'est l'occasion de faire un gros pot de confiture : il y aura des amateurs pour des tartines !

Thé sur la terrasse

Thé sur la terrasse

Magazines et coloriages

Magazines et coloriages

Je me répète : un événement assez fréquent me permet de manifester ma solidarité avec les habitants de Mahambo : un décès est toujours vécu collectivement, d'autant plus que les "familles" sont à prendre au sens large ; on donne traditionnellement un peu d'argent pour les frais des funérailles. Comme le défunt repose à Antsikafoka, c'est l'occasion de pousser jusque chez Raymond et Juliette, dont le café est devenu une tradition pour moi. J'en repars avec un sobika (panier) de grenadelles, de beaux fruits de la passion dont la plupart feront une excellente confiture. Je suis incapable de rester longtemps car il fait très chaud à Sahamalany et je me rends compte à quel point il fait plus frais dans ma maison de béton ! Le soir même, j'ai plaisir à rencontrer à Ylang Ylang un groupe de professeurs d'un lycée protestant privé de Tamatave ; le prof de maths est en même temps pasteur de l'église FJKM, occasion de parler de champignons, mais aussi de la mentalité malgache et de divers aspects de la foi chrétienne. Des rencontres de ce type ont lieu ici sans difficulté et sont enrichissantes, aussi bien avec des autochtones que des vazaha.

Le dimanche matin, La Pirogue fait buffet pour le petit déjeuner à volonté : pour 15.000 Ar., c'est royal. Le dimanche aussi, j'ai pris l'habitude de participer à une partie d'un office religieux, auquel la plupart des Malgaches sont très fidèles ; à l'église catholique, c'est un service sans prêtre (il y a pénurie même là-bas !) ; à l'église protestante (FJKM), la chaleur sous les tôles est dissuasive et je n'ai pas le courage d'attendre la fin pour participer à la vente aux enchères de produits de bouche : les fidèles donnent à la communauté des fruits, des légumes, et même un poulet pour aider aux frais de l'église. Le dimanche, c'est aussi le jour d'un petit cadeau (sucre, huile, viande) pour les familles-amies, et de la visite d'Emile de Foulpointe, qui vient régulièrement manger ce jour-là au Vanilla Café.

Ma voisine Marguerite m'a proposé de faire une petite excursion aux alentours de Fénérive, où elle a de la famille, et nous partons en scooter jusque chez une cousine qui nous pilotera sur le site qu'on ne peut atteindre qu'à pied. Il s'agit d'une ancienne demeure du roi, dont il ne reste aujourd'hui qu'un terrain rond sur la hauteur, entièrement envahi par la végétation et deux paisibles zébus. Le paysage est beau, car on surplombe Fénérive, puis on en profite pour aller saluer les habitants d'un petit hameau voisin, des gens souriants et des enfants intrigués par le passage inhabituel d'un Blanc...

En balade près de Fénérive

En balade près de Fénérive

Vue sur Fénérive

Fénérive depuis l'ancien palais royal

Ce séjour m'a aussi donné l'occasion de participer à une fête d'école du cours privé Kanty à Fénérive, à laquelle son directeur, mari de la doctoresse de Mahambo, m'a invité. Il va falloir, alors qu'il fait très chaud, mettre un pantalon et des souliers... La fête a commencé bien avant l'arrivée (en retard, comme toutes les "autorités") du Chef de Région et du Directeur de cabinet. Les élèves se livrent à des démonstrations de danse en les attendant, puis on amène devant la table des personnalités la tête sanguinolente du zébu qu'on vient de sacrifier à l'instant pour le repas qui suivra l'inauguration de nouveaux locaux de classe. il se met à pleuvoir des cordes et il m'est impossible d'attraper le dernier taxi-brousse pour Mahambo. Logé par l'école dans un petit établissement du coin, je ne rentre à la maison que le lendemain, mais assez tôt pour être dans la mer dès 7h ! C'est ce jour-là que je découvrirai qu'il y a des moules à Mahambo...

Le zébu sacrifié pour la fête scolaire

Le zébu sacrifié pour la fête scolaire

La fête au cours Kanty

La fête au cours Kanty

Parmi les surprises de fin février, la visite de Christin venu d'Andasibe pour découvrir mon petit paradis : un bon moment d'amitié partagée, de la plage des Orchidées à ma table frugale. Quant au traditionnel dîner dominical, avec les familles de Fara et Faly et de Juliette et Raymond de Sahamalany, c'est toujours un grand moment : tout est englouti, des plats de crudités avec pain à deux plaques de chocolat (gardées pour la circonstance !) après poissons, poulets et un kg de zébu ; idem pour les boissons, y compris whisky, rhum et café dont les Malgaches sont friands. En bonne "maîtresse de maison", je suis flatté de constater le succès de ce repas pour mes amis.

Une activité maintenant fréquente lors de mes séjours : l'achat de matériaux (bambous, planches, tôles, etc.) pour des réparations aux maisons des familles-amies. des matériaux seulement, car la main d'oeuvre leur incombe. Cela me fait autant plaisir qu'à elles, depuis que je me suis rendu compte qu'il ne suffit pas d'aider des enfants pour leur scolarité, mais qu'il faut aussi soutenir leurs familles pour qu'elles les y envoient de bon coeur.

A chaque séjour, j'ai beaucoup de plaisir à honorer l'invitation de mon ami Emile de Foulpointe, pour partager un repas, puis acheter sur la plage de Foulpointe, à Estelle et ses amies, des colliers qui seront ramenés en Belgique, en même temps que de la vanille et un peu d'artisanat du marché de Tamatave.

Emile devant sa maison à Foulpointe

Emile devant sa maison à Foulpointe

Lépiotes blanches dans un parterre à Mahambo

Lépiotes blanches dans un parterre à Mahambo

Mon séjour touche déjà à sa fin, le 2 mars, et quelques champignons ont profité des fortes pluies pour apparaître : des coprins, des agrocybes, et même des lépiotes blanches, réputées comestibles ici - mais je n'aimerais pas m'y risquer... Les amis sont là pour mon départ, comme à l'arrivée, et c'est grâce à Raoul que je rejoins Tamatave dans son puissant véhicule. Reste un long voyage de nuit en car, puis en avion de jour, puis le lendemain en voiture, restée chez le fidèle René non loin d'Orly. A bientôt, Mahambo, en novembre au plus tard !

Qu’il est difficile de faire quoi que ce soit, même penser, par une chaleur de 30° !
Je suis entouré par une nature qui semble se complaire à être écrasée de soleil, comme ces Alamanda jaune vif qui explosent dans les haies. La solitude, en ce début d’après-midi de dimanche : les passants et les voitures se font rares sur le « goudron », à part quelques énormes Mitsubishi 4x4 de touristes vazaha inconscients… Remonte en moi la question qui me poursuit : « L’amitié authentique est-elle possible entre un Blanc, donc le vazaha que je suis, et un(e) Malgache ? ». Même si j’essaie d’avoir avec eux/elles une relation humainement riche, où en suis-je de ma réponse à cette question ?
« Donne-moi l’argent » (vola) semble être la première (et parfois la seule) expression apprise par les petits Malgaches dès le sein de leur mère !
Quand Daniel Balavoine chantait « Sauver l’amour : qui pourra remplacer le besoin par l’envie ?», je ne comprenais pas vraiment. Ici, face à la difficulté de vivre la véritable amitié, il m’apparaît évident que c’en est le secret, et pourquoi l’argent en est le poison.
Bien sûr, nous avons tous le besoin fondamental d’être quelqu’un aux yeux des autres, et d’être en (bonne) relation avec nos proches. Pourtant, à côté de ces relations nécessaires mais non suffisantes, nous cherchons à vivre quelque chose de plus pur, plus désintéressé, appelons cela l’amitié… ou l’amour vrai. Ne vaut-il pas mieux un ami authentique que 9 « amis » de type Facebook à qui nous ne voulons apparaître que sous notre aspect le plus flatteur ? Surtout ne pas déplaire, dire oui aux demandes (souvent d’ordre pécuniaire), être cool et branché, … Or, notre rêve est d’être, au-delà des apparences, « une amie à qui l’on tient, juste quelqu’un de bien » (Enzo Enzo). Et surtout être accepté tel qu’on est.
A un certain âge, on éprouve le désir de pouvoir se montrer tel qu’on est et dire ce qu’on pense et que ceux qui seront déçus parce qu’ils ne peuvent dépasser une réaction instinctive de rejet… dégagent, et bon débarras !
Sur la plage, Frédéric le gérant des Orchidées me met en garde, de façon générale, contre ma franchise et ma trop grande « gentillesse » avec les Malgaches. A-t-il entendu parler de quelque chose ? Je serais dans ce cas prêt à m’excuser et à m’amender. Non, me répond-il.
Cela me fait tout de même réfléchir… Faut-il dissimuler encore, à mon âge ? De nouveau, ce sujet repose la question de la différence de mentalité entre les Blancs et les Malgaches, à moins que je m’illusionne et que ce soit pareil pour toutes relations humaines… Dans la série télévisée Dexter III, 6, son père lui apparaît et lui dit qu’on ne connaît des autres que le regard (subjectif) qu’on a sur eux ou ce qu’ils acceptent de nous révéler d’eux-mêmes : « On ne voit que deux choses chez les gens : ce qu’on veut y voir et ce qu’ils veulent bien nous montrer ; tu ne connais pas plus Miguel (l'ami de Dexter) qu’il ne te connaît ». C’est cruel à entendre, et c’est ce qu’on espère contredire par une amitié « vraie ». Sans doute celle-ci est-elle (très) rare et ne faut-il se fier à personne d’autre ? Le fameux « on est toujours tout seul, on finit toujours avec sa gueule » serait donc vrai ? Reste une possibilité : me montrer, moi, le plus possible tel que je suis… avec le risque de le « payer » à un moment ou l’autre.
J’ai envie, non besoin, d’un ami qui m’aime moi, avec mes faiblesses et mes défauts, même quand je dis non, et pas seulement pour mon argent, ma beauté, mon intelligence, mon statut social ou le "pouvoir" que j’ai sur lui.
Quelques jours plus tard, une Malgache m’avoue, comme d’autres Malgaches lucides l’avaient déjà fait avant elle, que la plupart de ses concitoyens n’ont qu’une obsession : la recherche de l’argent (vola). Plusieurs Blancs rencontrés là-bas pensent aussi que c’est une illusion, un mirage, que de croire qu’une authentique amitié est possible entre un et surtout une Malgache et un vazaha… Ça m’a chaque fois « coupé les pattes » et je continue à me forcer à croire qu’ils ont tort…

"L'oeil du léopard", Seuil, 2012, pour la traduction française de ce roman d'Henning Mankell paru à Stockholm en 1990.L'auteur raconte l’épopée d’un jeune Suédois parti pour un simple voyage-pèlerinage en Zambie, en vue de réaliser de façon posthume le rêve de son amie Janine. Il y passera l’essentiel de sa vie adulte, tout en restant jusqu’au bout ignorant du mode de fonctionnement mental des Noirs. « A Mada, l’Europe, tu oublies » me disait judicieusement Bernard L. à Mahambo. La rencontre d'un Congolais pessimiste quant à l'avenir immédiat du continent noir m'incite à oser vous reproduire quelques extraits du roman qui vont dans ce sens et m'ont donné à réfléchir :

(dans une crise de paludisme, Hans pense) « C’est Luka qui a tout manigancé. Il a comploté avec les bandits et c’est lui qui a coupé les fils électriques. Maintenant que je l’ai démasqué, il n’a plus de pouvoir. Je vais le mettre à la porte. Je vais le chasser de la ferme. Ils ne m’auront pas. Je suis plus fort qu’eux ». (p. 11).

« Je me suis habitué à l’Afrique. Je sais que je n’aurai plus jamais l’esprit tranquille en pensant à ce continent meurtri et blessé… Moi, Hans Olofson, je me suis fait à l’idée que je n’arriverai jamais à comprendre plus qu’une infime partie de ce continent. Mais malgré ce handicap, j’ai persévéré. Je suis resté (…) J’ai appris à supporter l’étrange condition d’être à la fois aimé et haï. » (p. 13).

D’autres blancs, Werner et Ruth Masterton, qu’il rencontre dans le train qui va à Kitwe, sont très pessimistes et confient à Hans, dès son arrivée : « Dans quelques années, il n’y aura plus de trains ici. Depuis l’indépendance, le pays se dégrade. En l’espace de cinq ans, tout a été rasé et volé. Si ce train s’arrête de façon imprévue, ce qui ne saurait tarder, ça signifiera que le machiniste est en train de vendre le combustible depuis la locomotive aux gens qui accourent avec des bidons. Les feux verts de signalisation ont disparu parce que les enfants les démontent et essaient de les faire passer pour des émeraudes auprès des touristes. Mais bientôt il n’y aura plus de touristes non plus. Les animaux sauvages sont exterminés. Ça fait deux ans que personne n’a vu de léopard. (…) L’indépendance est une catastrophe, déclare Werner Masterton en proposant du whisky à Hans Olofson. Pour les Africains, la liberté signifie qu’ils n’ont pas besoin de travailler. Il n’y a plus personne pour donner des ordres et ils estiment qu’ils n’ont pas à faire ce que personne n’exige d’eux. (…) Les Africains n’ont rien compris, rien appris.» (pp. 49-50).

« (Werner parle) (Les Noirs) nous détestent pour notre sens de l’organisation et parce que nous gagnons de l’argent. Nous avons une meilleure santé qu’eux et une espérance de vie plus longue. La jalousie est une part de l’héritage africain. Mais la raison pour laquelle il nous détestent le plus c’est que la sorcellerie n’a pas d’effet sur nous. (…) Ce n’est pas parce que tu es en Afrique que tu en sauras davantage. Plus tu crois comprendre, plus ta connaissance diminue. » (p. 67).

« Quel est le pays africain qui reçoit la plus grande aide européenne ? demande Fischer. C’est une devinette. Personne ne m’a encore donné la bonne réponse. – La Tanzanie, propose Hans. – Faux. C’est la Suisse. Des fonds destinés au développement des pays africains viennent approvisionner des comptes anomymes en Suisse, l’argent ne fait que transiter par l’Afrique… (p. 87).

(Un missionnaire) « Nous plantons nos paroles chrétiennes dans les champs de maïs. C’est ça, notre enseignement. Faire passer le message de l’Evangile est impossible si on ne lui trouve pas une place dans la vie quotidienne. La conversion religieuse est une question de pain et de santé.
– Mais le message religieux est tout de même essentiel, n’est-ce pas ? Et la conversion au christianisme implique un abandon. Qu’est-ce qu’ils abandonnent ici ?
– La superstition, la pauvreté, la sorcellerie.
– Pour la superstition, je comprends. Mais comment abandonner la pauvreté ?
– Le message inspire la confiance. La connaissance donne le courage de vivre. » (p. 98).

Un passé de colonisation prolongée a libéré les Africains de toute illusion. Ils connaissent l’inconstance des Blancs, leur tendance à remplacer une idée par une autre, en exigeant en plus que l’homme noir se montre enthousiaste. Un Blanc ne cherche jamais à connaître les traditions, encore moins à être à l’écoute des ancêtres. L’homme blanc travaille beaucoup et vite alors que l’homme noir associe l’urgence et l’impatience à un manque d’intelligence. Pour l’homme noir, la sagesse c’est de réfléchir longuement et minutieusement… (p. 206).

(Hans Olofson) Ce que je peux faire, c’est continuer à gérer la ferme comme aujourd’hui mais en évitant d’introduire de nouvelles idées qui, de toute façon, ne compteraient pas aux yeux des Africains. C’est à eux de concevoir leur avenir. Moi, je participe en produisant de la nourriture. J’ignore ce que les Africains pensent de moi. (…) Je me demande ce que Joyce Lufuma et ses filles pensent de moi. (p. 207) (…) Joyce et ses enfants acceptent mon aide et ma protection, se dit-il, elles en dépendent et ont donc toutes les raisons de me haïr. J’oublie ça trop facilement. J’oublie les vérités et les antagonismes les plus simples. (p. 211).

(Peter Motombwane, l'ami noir de Hans Olofson) « Ton cerveau blanc t’induit en erreur. Pour comprendre, il faudrait que tu aies des réflexions noires. Et je ne pense pas que tu puisses en avoir. De la même manière que je ne peux pas formuler des idées blanches » (p. 241)...

Quand Hans quitte la Zambie, on en conclurait volontiers qu’il n’a rien compris aux habitants de ce pays et qu’il a perdu 18 ans de sa vie. Pourtant, on le devine mûri par cette expérience rude (dormir avec un revolver en mains n’est pas banal, tout comme tuer son seul ami noir !) et c’est sans doute au milieu de ce monde tout différent de la Suède qu’il a pu faire le deuil de la perte de ses deux amis, Sture et Janine, et de la mort de son père. Un livre qui poursuit son lecteur pendant longtemps...

Pratiquement chaque jour, mes pensées s’envolent vers Andasibe et plus encore vers Mahambo. Je ne peux m'empêcher de me faire du souci pour les familles qui me sont chères là-bas, et spécialement les enfants. Quand un ami mycologue de la région parisienne, Michel Javayon, m'a annoncé en mars qu'il partait en voyage de groupe fin avril, et que lui et son épouse Maryvonne passeraient un jour de leur voyage à La Pirogue, j'ai osé lui proposer d'aller saluer mes amis et jeter un coup d'oeil à ma maison. Il a fait bien mieux en m'écrivant, juste avant son départ :

Des visiteurs français à Olatra

Des visiteurs français à Olatra

Paul Rabesolo et Evariste sur la terrasse

Paul Rabesolo et Evariste sur la terrasse

"Nous partons avec des pansements, produits pour bobos, vêtements et livres pour enfants, ballons de foot, savons, etc. Nous achèterons le reste sur place car nous atteignons déjà les 30 Kg autorisés. Je ne manquerai pas de rendre visite à tes amis et/ou « protégés » de Mahambo, d’offrir huile, sucre, d’aller voir et de photographier ta maison, de prendre nos repas chez Bernard, Ylang Ylang, Orchidées, et de faire nos achats chez Dimla, etc."

Michel et son épouse devant Ylang Ylang

Michel et son épouse devant Ylang Ylang

Jeanne devant sa nouvelle maison

Jeanne devant sa nouvelle maison

J'étais donc impatient d'avoir son compte rendu, reçu à son retour, un mois plus tard, accompagné de quelques dizaines de photos, qu'il m'a permis d'utiliser comme bon me semble, et que je peux donc vous partager ici. "Ce voyage, écrit-il d'emblée, restera pour Maryvonne et moi le plus beau, le plus étonnant, le plus, le plus, le plus.....etc. que ayons jamais fait." Le ton est donné et ne m'étonne pas : la "fascination malgache" n'est pas un vain mot. Il continue : "A Mada, nous avons tout aimé, la gentillesse, l’accueil dès que nous étions dans le sud (de Fort Dauphin à Lavanano) et avons été ébahis de découvrir des habitants aussi mal logés, nourris de peu mais travaillant sans relâche dans les champs alors que les dames s’affairaient aux travaux de lessive et autres taches. Les enfants travaillant comme des grands. Etonnant de voir des couples et leurs enfants marcher sur 5, 10, 15 km pour vendre 2 ou 3 poulets ou quelques légumes/fruits et revenir avec un sac de riz posé sur le tête."

Enfants de Mahambo

Enfants de Mahambo

Jeune fille à l'hibiscus

Jeune fille à l'hibiscus

Michel continue : "Les parcs sont magnifiques, les guides sont compétents (lémuriens, reptiles, végétation, amphibiens) mais seul ton ami Christin savait ce qu’était un champignon. (...) Au niveau de nos actions sociales, nous avons bien sûr remis huile et sucre à tes amis de Mahambo. (...) Je pourrais encore écrire des pages et des pages sur ce magnifique séjour à Mada, il restera à jamais dans nos petites têtes ; Maryvonne, mes amis et moi espérons bien y retourner un jour prochain."

Merci mes amis Français !

Michel et Christin à Andasibe

Michel et Christin à Andasibe

Mimétisme en forêt

Mimétisme en forêt : un Uroplatus sur le tronc d'arbre

Cet été, j'ai encore eu l'occasion de lire un autre roman d'Henning Mankell, « Le Chinois», Seuil Policiers, Stockholm 2008, Paris 2011 pour la traduction française.

A côté de l’aspect « roman policier », une réflexion sur l’histoire contemporaine est proposée, essentiellement sur les débats qui ont sans doute lieu en Chine aujourd’hui au sein même du Parti communiste. L’essor économique prodigieux de cet immense pays, qui a réussi à se développer à l’intérieur d’une structure politique non démocratique, pose problème car « La Chine est un pays pauvre. Le développement économique dont tout le monde parle ne profite qu’à une petite frange de la population. Si on continue dans cette direction, en laissant se creuser un tel fossé, la Chine court à la catastrophe. Ce sera un retour au chaos. Ou alors des structures fascistes se mettront en place. Nous défendons les millions de paysans qui, par leur travail, sont à la source de tout ce développement dont ils ne reçoivent que des miettes » (Ho, une Chinoise, page 544).
Face à ce constat, l’auteur imagine que « la Chine a le projet de déplacer dans plusieurs pays d’Afrique des millions de ses paysans pauvres. On est actuellement en train de bâtir des structures économiques et politiques qui rendent ces pays pauvres dépendants de la Chine » (la même Ho, p. 543), pour résumer la réunion au sommet qui est décrite dans le roman…
En effet, on voit le très puissant Ya Ru et sa sœur Hong Qiu assister à une importante réunion des responsables du régime chinois, classée top secret. Un haut fonctionnaire a été chargé par le Président de proposer un plan pour l’avenir de la Chine, dont le passé encore récent n’était que misère et souffrance pour le peuple. Mao, le Guide Suprême et le Grand Timonier, mort depuis 30 ans, avait vu juste en cherchant à « permettre au paysan le plus modeste de pouvoir rêver d’un avenir meilleur sans risquer de se faire décapiter par un infâme propriétaire terrien. » (p. 393). Certes, le Grand Bond en avant et la Révolution Culturelle avaient été deux graves erreurs. Mao pressentait cependant la venue de nouvelles luttes et des défis et menaces qui guettaient la Chine d’aujourd’hui : « le fossé grandissant entre les villes et la campagne menaçait à présent le développement » (p. 395). Comment empêcher la révolte qui risquait de tout déséquilibrer ? A part la répression aveugle, il existe une autre voie… à chercher du côté de l’Afrique !
"En Occident, on se refuse à admettre que les Africains préfèrent travailler avec nous. La Chine ne les a jamais opprimés, jamais colonisés. Au contraire, nous les avons aidés à se libérer dans les années 1950. C’est pour cette raison que nos progrès en Afrique rencontrent la constante hostilité des pays occidentaux. Nos amis africains se tournent vers nous quand le FMI ou la Banque mondiale refusent de leur prêter de l’argent. Nous n’hésitons pas à les aider. Nous le faisons la conscience tranquille, car nous sommes nous aussi un pays pauvre. Nous faisons toujours partie de ce qu’on appelle le tiers-monde » (p. 399). Cette analyse des relations entre l’Afrique et la Chine ne pêche sans doute que par l’excès de modestie de la dernière phrase…
La solution aux problèmes que vont rencontrer les Chinois avec leurs paysans pauvres ? « Ce que nous proposons aux Africains n’est pas une deuxième vague de colonisation. Nous ne venons pas en envahisseurs, mais en amis. Nous n’avons pas l’intention de reproduire les abus du colonialisme. Nous savons ce que signifie l’oppression : beaucoup de nos ancêtres ont vécu comme des esclaves aux Etats-Unis au dix-neuvième siècle. Nous avons-nous-mêmes été victimes de la barbarie du colonialisme européen. Si des ressemblances de surface peuvent prêter à confusion, cela ne signifie pas pour autant que nous soumettions le continent africain à une agression coloniale. Nous voulons juste trouver la solution à un problème, tout en assistant ces gens. Dans les plaines dépeuplées, dans les vallées fécondes le long des grands fleuves africains, nous voulons développer l’agriculture en y envoyant des millions de nos paysans pauvres, qui commenceront aussitôt à cultiver ces terres en jachère. Nous ne chassons pas des populations, nous comblons un vide, et tout le monde y trouvera son compte. Dans certains pays d’Afrique, surtout au sud et au sud-est du continent, d’immenses surfaces pourraient être peuplées par nos pauvres. Nous mettrions ainsi en valeur l’Afrique, tout en éliminant chez nous une menace » (p. 400). C’est moi qui souligne en gras les deux dernières phrases qui résument la thèse présentée par l’orateur. Celle-ci est-elle imaginable ? Les pauvres paysans chinois accepteraient-ils d’immigrer ? Les Africains les accepteraient-ils dans leur pays ?
On sait que la terre malgache ne peut appartenir qu’à des Malgaches - on a vu que l’ancien président, Marc Ravalomanana, a été destitué parce que, entre autres, il avait envisagé de « vendre » à des Coréens un vaste territoire destiné à la culture de palmiers à huile - mais ceux-ci peuvent être d’origine chinoise : c’est le cas de nombre de descendants de ceux qui furent exploités, comme esclaves, pour la construction du canal des Pangalanes, par exemple. Ils sont nés à Madagascar et peuvent dès lors, en tant que citoyens malgaches, acheter non seulement des terres mais aussi des commerces, des établissements d’hôtellerie et de restauration, etc. Et ils ne s’en privent pas. On pourrait dès lors imaginer que, avec l’aide financière de la Chine, ils achètent de vastes étendues de terre, sur lesquelles leurs « frères » de Chine seraient invités à s’installer, les enfants de ceux-ci devenant à leur tour Malgaches de plein droit. Serait-il possible que les Malgaches acceptent d’être « phagocytés » par des Asiatiques réputés plus travailleurs qu’eux, ce qui explique que des pans entiers de leur économie soient déjà aux mains de Karanes ou d’asiatiques de 2ème ou 3ème génération ? Je ne sais s’ils auraient conscience de ce risque, tant l’envie d’une condition matérielle meilleure est lancinante chez beaucoup. Ce qui peut expliquer que tant de jeunes veulent faire des études à l’étranger (pour ne plus revenir au pays après ?) et que le rêve secret ou explicite de tant de femmes soit d’épouser un vazaha, pour assurer à leurs enfants (y compris ceux qui sont nés de Malgaches qui les ont quittées) un avenir meilleur : des écoles, des soins médicaux, un confort à l’occidentale… qui pourraient peut-être se développer dans leur propre pays, grâce aux Chinois !

(à suivre)...