2009-Suite

En route vers Mahambo pour ce 10ème séjour… A Foulpointe, coup de fil de Fara qui voudrait qu’on achète biscottes et beurre, mais il n’y en a pas : la farine est, nous dit-on, presque introuvable ! Dès l’arrivée donc, les conséquences des troubles politiques qui ont provoqué l’éviction de M. Ravalomana et la prise de pouvoir d’A. Rajoelina font sentir leurs effets. La route est dans un état tel qu’il faut pratiquement 3h pour faire Tamatave-Mahambo.

La maison en mai 2009De nouveaux escaliers pour OLATRA

Heureusement, Donald est au poste et la maison comme le jardin sont bien entretenus; on installe le panneau solaire d'occasion acheté à Faly avant mon départ en décembre 2008, mais le convertisseur ne marche pas ; on échange les nouvelles : la crise frappe les pauvres gens d’ici, Juliette de Sahamalany a dû accoucher en pleine nuit sous la véranda du dispensaire mais le petit Rafanomesantsoa Herindrasana Raymond (nous l’appellerons plus simplement Héry !) va bien : c’est, après 3 filles, un garçon dont Raymond son père est très fier … moi aussi !

Le petit Héry a un peu peur du vazahaRéparation du scooter à Fénérive

Le scooter ne démarre plus qu’au kick (je devrai renoncer à remplacer la batterie après deux essais infructueux !), la serrure de la porte principale ne va plus, la pompe fonctionne mal, mais il y a encore baguettes et brioches à l’aubette en face de l’église catholique : cela permet d’oublier un peu la pluie qui empêche la première baignade. Comme d’habitude ici, tout s’arrange dès l’arrivée de Faly : c’est le roi des réparations diverses !

La famille de Fara et Faly aux Orchidées

La mer est forte, un peu à l’image de la mer du Nord ou de la côte atlantique, et je suis certainement le seul à me baigner : les Malgaches doivent me prendre pour un fou.

Nathalie, professeur de français au CEGPassage dans une classe du CEG

Visite au CEG voisin, où Nathalie, la nièce de Fara, est professeur de français : elle est enceinte et se porte comme un charme… Mr Edmond, le Directeur, est fort soucieux de respecter les programmes officiels, d’où la sous-utilisation des documents pédagogiques que j’avais apportés : sa hantise, ce sont les examens. Je comprendrai plus tard en voyant les résultats catastrophiques de beaucoup d’élèves. J’ai cependant l’occasion de passer dans deux classes pour rencontrer les élèves dans le cadre de leur cours de français. Le niveau me paraît faible, même en calcul ; leur question la plus intéressante mais la plus difficile pour moi : « Pourquoi Madagascar est-il un pays pauvre ? ». J’ai été sauvé par la cloche de fin de cours…

Juliette devant le dispensaire de Mahambo Juliette et Stéphanie à table

Il faut vacciner le petit Héry au dispensaire, puis on dîne à la maison avec Stéphanie (« Monsieur n’est pas venu à l’école » et ce sera pareil le lendemain !). La sieste de ce trio dans la chambre d’amis est touchante.

Dans la chambre d'amis, un beau trio...

Les deux familles, celle de Fara et Faly et celle de Juliette et Raymonde, sont devenues amies : Juliette fait souvent à pied les 8 km pour venir aux Orchidées ; elle y passe parfois la nuit, et je dois dire que je suis très fier d’avoir été à l’origine de leur rencontre.

La vedette aux Orchidées Le personnel des Orchidées

Les 3 soeurs qui vendent les colliers au centre du village ont aussi chacune un bébé sur les bras : la crise politique et économique devra tenir compte de toutes ces bouches à nourrir ! Manifestement, les gens d’ici ont de plus en plus de mal à assumer le quotidien et se préparent à une période d’austérité ; même Alex, le « rasta », me confirme qu’il n’y a plus de travail pour le moment et que « seuls ceux qui produisent du riz s’en sortent ».… Chez nous aussi, la crise de 2008 se fait sentir, mais ce n’est pas du tout à la même échelle…

Au centre du village Jour de marché à Mahambo, près de la halle

En route vers Foulpointe en scooter, je suis piqué au doigt par une abeille : c’est au moins aussi douloureux que chez nous ! C’est toujours un grand plaisir d’être reçu par Emile, et j’en profite chaque fois pour aller saluer Malala, serveuse au Manda Beach hôtel, et pour acheter, essentiellement à Estelle, plusieurs dizaines de colliers faits de graines végétales. Pour la vanille, c'est Eric le pêcheur qui est mon fournisseur.

Les bornes marquées IFLa mare du fond du jardin

Le livre que j’ai apporté me plaît de plus en plus : « Juillet au pays » est écrit par Michèle Rakotoson, une Malgache qui revient à Mada après une longue absence ; c’est riche et plein d’enseignement sur divers aspects de la vie et de la mentalité malgaches. On en lira des extraits ci-dessous. Les bornes sont prêtes pour la venue de Mr Raoul, le géomètre de Fénérive : je suis naïf de croire qu’il va venir bien vite…

...qui décorera la terrasse pendant longtempsOlga et son mari ont aporté un gros polypore...

Une surprise de taille : une voisine et son mari amènent un énorme polypore, qui décorera très longtemps la terrasse de la maison. Ils aimeraient être payés, et c’est pour moi l’occasion de leur expliquer - avec l’aide de leur parente Marguerite, qui parle bien français - que cette trouvaille dans la nature n’est pas le fruit d’un travail, et qu’il y a des tas de choses qui peuvent faire l’objet d’un… cadeau, car il n’y a pas que l’argent (vola est le maître-mot en malgache !) dans la vie. Je préfère les échanges amicaux et ne lésine pas sur des échantillons de crème pour la peau de leur bébé, des stylos, des biscuits et du chocolat, mes cadeaux à moi.

Walt Disney a beaucoup de succès auprès des filles

Pendant ce temps, Stéphanie, Nény et Posy colorient très sagement des albums Disney… A Sahamalany aussi, au moment de prendre congé (veloma en malgache) avec émotion, je dois expliquer à Raymond que je ne suis pas là seulement pour leur donner de l’argent, mais par amitié, ce qui veut dire qu’ils pourront compter sur moi pour la scolarité des enfants, le docteur ou l’hôpital quand ce sera nécessaire, et les coups durs qui les frapperaient…

Le dépôt de médicaments sert de pharmacie

Arrivé à Ivato avec une Caravelle à hélices, mais en seulement 40 minutes depuis Tamatave, je suis submergé de colis des élèves du CEG d’Arivonimamo pour ceux de l’Institut St-Michel de Neufchâteau : je me souviens avec émotion d’une maison malgache miniature (enfin, elle occupe tout de même le quart de mon bagage à main), très fragile car bricolée avec du verre. Héry et Nary m’amènent tout cela à l’Auberge du Cheval Blanc, proche de l’aéroport, et je peux leur remettre une « Lettre à A. Rajoelina » (encadré ci-dessous) qu’ils essaieront de faire parvenir au président de la Haute Autorité de Transition qui détient le pouvoir depuis 6 mois. Nary m’a confirmé avoir réussi, mais je n’ai eu aucune nouvelle…

A Orly, le fidèle René m’annonce qu’un Airbus d’Air France s’est abîmé en mer entre le Brésil et Paris, avec 228 passagers à bord. Je tombe des nues car depuis 12 jours j’étais complètement coupé de toute actualité autre que celle de Mahambo…

 

Lettre à Andry Rajoelina, président de la Haute Autorité de Transition à Madagascar, en date du 31.05.09.

Au fil des événements qui ont bouleversé la vie des Malgaches depuis plus de deux mois, j’ai beaucoup pensé et rêvé à ce que vous pourriez faire pour votre peuple. En observant ce qui vient de se passer avec votre prédécesseur à la présidence, comme pour le précédent d’ailleurs, vous savez certainement que le pouvoir doit être exercé au service du peuple, et principalement des plus pauvres. Quel enthousiasme populaire quand Ravalomanana est devenu président en poussant Ratsiraka à l’exil ! Mon ami chauffeur de taxi de Tana en avait plein la bouche : en 2004, c’était son héros, paré de toutes les qualités et de tous les espoirs que les gens mettaient en lui. Et puis, il a dérapé, grisé par un pouvoir reconduit en 2006, au point de décevoir tous ceux qui sont aujourd’hui derrière vous, à vous acclamer comme il le fut il y a 7 ans. J’ai constaté cette évolution négative au fil de mes 9 séjours à Mada. C’est aujourd’hui que vous devez faire en sorte de ne pas connaître le même destin. Comment ? Permettez-moi d’être clair et franc :
- En restant le plus possible en contact avec les petites gens du peuple, ceux qui ont un salaire de 3.000 Ar. par jour, ceux qui vont pieds nus, ceux qui ne mangent pratiquement que du riz, (matin, midi et soir), ceux qui ne peuvent payer l’école à leurs enfants. On est loin d’un avion présidentiel de luxe, qui a focalisé la colère des pauvres : il ne peut pas y avoir tant de contraste entre le président et ses compatriotes. Pourquoi ne pas utiliser les vols d’Air Madagascar pour aller leur rendre visite aux quatre coins de la Grande Ile ?
- En vous entourant de conseillers compétents, dans les domaines politique, militaire, économique, certes, mais aussi et surtout dans le domaine social : si vous voulez vraiment, comme je le crois et l’espère, que votre pays connaisse un rapide développement au bénéfice de tous, c’est l’ECOLE qu’il faut mettre en tête de vos priorités. C’est là que les jeunes peuvent apprendre le respect de l’autre mais aussi le goût de la science et de la culture, la non-violence et le fihavanana, mais aussi l’esprit critique nécessaire à des citoyens et citoyennes lucides. Il faut bien sûr aider les maîtres, en les formant et en leur allouant un salaire qui ne les oblige pas à exercer un petit métier sur le côté pour pouvoir « nouer les deux bouts ». Combien de journées de classe sont perdues parce que « Monsieur est parti à Tamatave » !
- Vous aurez besoin de moyens financiers pour mener à bien une politique sociale efficace. C’est pour cela qu’un objectif très important également est le développement des routes de communication entre les différentes parties du pays. Il ne s’agit pas de réaliser quelques km d’autoroutes de prestige, par exemple entre Ivato et la capitale (afin de taper dans l’œil des hommes politiques reçus au Palais), mais de permettre aux camions d’aller de Tana à Tamatave en une journée maximum, ou que - pour prendre un cas que je connais bien - on ne risque pas de tomber dans un trou tous les 50m entre Tamatave et Foulpointe !
Il faudra donc de l’argent, pour les écoles, les hôpitaux, les routes ; et pas seulement celui que verseront à titre d’aides diverses la Banque Mondiale ou les pays dits « riches ». Nous sommes d’ailleurs, pour le moment en Occident, plongés dans des difficultés financières dont vous avez sûrement entendu parler, au moins par les médias : faillites de banques, montée en flèche du chômage, récession généralisée, baisse de la consommation… ce qui aura certainement des répercussions chez vous bientôt.
Il y a, à Madagascar, des gens entreprenants, notamment sur le plan commercial. Il faut les encourager et… les taxer ! Il est tout à fait normal de percevoir des impôts à partir d’un certain revenu (2.500.000 Ar. par an, par exemple). Sinon, vous devrez taxer la consommation de carburant (ce qui est un frein aux échanges économiques), les communications téléphoniques (à Mahambo, il n’y a pas l’eau courante ni l’électricité, mais Zain et Orange engloutissent les maigres revenus des gens), etc.
- Qui dit impôts dit budget de l’Etat, établi dans la transparence. Vous êtes bien conscient que le grand reproche fait à Marc Ravalomana est d’avoir confondu ses intérêts privés avec ceux de la Nation. C’était sans doute l’homme le plus riche de Mada, et le voilà où vous savez… Vous devez avoir des amis à qui vous donnerez explicitement le droit de vous critiquer, en vous rappelant de temps à autre que « Andry, ce serait une connerie de faire ce que tu projettes là ! »… sans les mettre en prison en tant qu’opposants politiques, comme le fit trop souvent votre prédécesseur !
- Votre pays est un véritable sanctuaire de la Nature (je mets une majuscule exprès !), patrimoine irremplaçable, pour toute l’humanité. On y trouve des plantes, des animaux, etc. qui n’existent nulle part ailleurs sur notre terre. Quelle responsabilité pour votre peuple et ses dirigeants ! Les associations qui, comme Mitsinjo à Andasibe, luttent pour protéger ces trésors et les faire découvrir aux visiteurs des parcs naturels, accomplissent un travail remarquable, qu’il faut soutenir, tout comme les associations paysannes et coopératives Koloharena : les changements n’auront lieu que grâce à la participation active des Malgaches eux-mêmes ! Vous savez que de nombreux freins existent, y compris au niveau des mentalités marquées par les tabous (fady) et les traditions ancestrales (le tavy ou culture sur brûlis, par exemple). Avec le temps, et un travail concerté avec des associations de volontaires vazaha, la situation dans les campagnes doit s’améliorer et l’écart entre les riches et les pauvres se réduire. Sans classe moyenne, constituée de citoyens qui ne doivent plus lutter sans cesse pour leur subsistance au quotidien, l’esprit démocratique responsable ne pourra progresser à Mada…
Concrètement, au niveau agricole, j’ose vous faire une suggestion. Bien sûr, comme vous l’avez affirmé (« Je ne serai jamais un opérateur en huile ou en riz »), il faut renoncer à être le fournisseur du peuple à ce niveau, mais je ne crois pas que vous pourrez beaucoup influencer le prix de ces produits de première nécessité, sauf… de façon originale. Les milliers d’hectares qui ont failli être accordés aux Coréens pour cultiver à la barbe des Malgaches, donnez-les à des milliers de familles Malgaches. Confiez-leur à chacune 2.000 m2 en leur demandant d’y cultiver du riz, l’aliment de base du Malgache. S’ils le font, courageusement, et arrivent à une production efficace, promettez-leur un zébu en fin d’année (vous pourriez en acheter des milliers avec le produit de la vente de Force One !) : il y a tant de terres inexploitées pour l’élevage à Mada - on voit bien trop peu de vaches et de zébus tout au long de la RN7 par exemple. Or, c’est du lait pour les bébés et des protéines de viande pour les enfants et leurs parents. Accumuler les petites initiatives de ce genre peut changer profondément la vie dans les campagnes.
Voici enfin une suggestion très concrète et réalisable à moins de frais qu’un avion de luxe : j’ai apporté à Mahambo des lampes solaires portables, à prix très abordable, et qui font merveille. Imaginez que chaque famille malgache, dans les coins les plus reculés et où ne viendra jamais l’électricité, puisse bénéficier d’une telle « lanterne magique ». Voilà un cadeau extraordinaire ! Avec ce geste en faveur des plus pauvres de votre pays, vous obtiendrez leur admiration et leur reconnaissance, c’est garanti.
Respectueusement, en vous souhaitant un mandat fructueux au bénéfice de vos compatriotes.

Lampe solaire et panneaux de lampes IKEA

                                                                                                              *

Quelques extraits de "Juillet au pays" de Michèle Rakotoson, éd. Elytis, 2007.

- Me revient l'image de mon père, l'air qu'il fredonnait quand il jouait du piano, sa démarche lente et sa peur des Blancs, son respect des occidentaux. Un siècle de colonisation (p. 9).
- (A propos d'un jeune garçon Karana assis à côté d'elle dans l'avion) Malgache d'origine indienne. Moi-même, j'ai encore un peu de mal avec ce concept. L'ethnocentrisme est profondément enraciné de par chez nous. Cet enfant est malgache, Madagascar est son pays. (...) sait-il que chez nous, depuis vingt ans, les Karanas se font régulièrement piller et racketter à chaque événement. Eux-mêmes, d'ailleurs, sont souvent à la limite de la légalité en temps normal, acceptent et alimentent le racket pour avoir la paix. Et les plus malins s'enrichissent impunément, par tous les moyens. Eternel cercle vivieux dans lequel plongent les communautés en marge (p. 10-11).
- Cette terre-ci, personne n'a eu le temps de la dompter, de l'apprivoiser, de la cultiver, de la civiliser. Elle a la désertification d'une terre de fuite, brûlée, dure, rouge de cette carapace de latérite qui l'a recouverte, elle est hurlement des entrailles, humeur remontée des abysses, terre sur laquelle plus rien ne peut pousser (p. 13).
- (Sur la route entre l'aéroport d'Ivato et Tana) Nous sommes dans le Tiers-monde, celui des dossiers bâclés, de l'argent détourné, de toutes les concupiscences, du déni de droit... (...) Tout au long de la route-digue s'alignent les hypermarchés Géant-Score, Cora... Succursales de sociétés françaises et réunionnaises. Elles avoisinent les masures en terre battue, les pieds dans l'eau. Société à deux vitesses, à trois vitesses ou plus, exclusions multiformes. Qui vient acheter ici ?... (p. 28).
- Un des plus beaux chapitres s'intitule "La petite garagiste", décrivant le courage d'une jeune femme malgache "habitée par le désir de sortir brillamment sa famille de la pauvreté", dans la banlieue de la capitale (p. 98). Elle a accueilli dans son foyer le fils de sa soeur qui vit très pauvrement à la campagne, pour, dit-elle, qu'il apprenne un métier avec son mari et que le soir il révise ses leçons avec ses propres enfants, car "il faut que je rende ce que j'ai reçu" (p. 100).
Cela rejoint ce que j'ai écrit dans le préambule de "OLATRA, champignons d'Andasibe" (lien).
L'auteure écrit un peu plus loin : Je refoule une pensée têtue: et si j'étais réactionnaire en disant qu'elle semble heureuse. Et si nous nous étions trompés en imitant l'Occident, en n'ayant de modèle de société que celui-là ? Et s'il fallait se pencher sur ce que propose la petite garagiste et les siens ? (...) Il est peut-être temps de regarder tout ceci de l'autre bout de la lorgnette. De se dire que l'humanité a sans doute toujours vécu ainsi. Avec parcimonie, en se soutenant; Il est urgent de réaliser que la survie à venir dépendra de ces réflexes-là, réflexes d'économie, de solidarité, de gestion équilibrée. Le temps du gaspillage est sûrement terminé. Il y eut un siècle d'embellie et d'illusion économique en Occident. Cette page-là est peut-être définitivement fermée (p. 101).
Admirable!
- En vrac:
"Depuis au moins deux siècles, ce pays a souffert. Pendant trente ans, ce pays a tout vécu. Comme d'autres pays comme lui, à croire qu'ils ont eu les mêmes conseillers politiques: les expériences "socialistes", les "malgachisations" hâtives, les retours en arrière, les grands bonds en avant, les répressions musclées, l'armée qui tire dans le tas, les disparitions, les meurtres, les emprisonnements. Pendant trente ans, ils ont subi, se sont tus, sans possibilité de sortie, se résignant, les églises se remplissant de plus en plus, les sectes aussi" (p. 107).
"Il y a trop de monde à Antananarivo, trop de pauvreté, trop de demandes" (p. 111).
(A propos des images offertes par la télévision) "Quel vide - notamment culturel - s'est-il donc posé sur Madagascar, pour que tous se précipitent ainsi sur ces succédanés pour rêver ? Pourquoi l'envie de changement, de vivre autre chose, de s'ouvrir au monde et de se raconter n'a-t-il de canaux que celui-là ?" (p. 145).
"Quand on n'a de références que celles de l'autre, comment vivre autrement qu'au présent, sans relation avec le passé et sans réelle perspective pour l'avenir" (p. 150).
"Je me suis enfuie en emmenant mes enfants avec moi, pour leur donner un avenir, une vie normale" (p. 151).
"Ce pays-ci va-t-il changer ? Je regarde autour de moi; Il n'y a aucune maison neuve. Aucune. La région a gardé son cachet. Tout est resté comme il y a vingt ans, quand je suis partie" (p. 158-159).
(Au temple protestant) "A l'autel, le pasteur y va de son sermon: la volonté de Dieu, la nécessité de l'effort, l'abstinence obligatoire, la castration recommandée, surtout en ces périodes de maladie grave, haro sur les péchés de la chair" (p. 160) (...) Reste l'hypocrisie. Si la fidélité fait partie des discours obligés, la polygamie et l'adultère sont des faits de société. l'essentiel, c'est que ce ne soit pas visible" (p. 161) (...) On annonce les ventes aux enchères pour les oeuvres de l'église. Il faut payer le pasteur, entretenir l'édifice, entretenir les liens sociaux (p. 164) (...) Des regards furtifs nous suivent, personne n'a fait semblant de rien, la discrétion est la première valeur qu'on apprend aux enfants malgaches" (p. 165).
"La misère pue, elle réduit à l'état de bête, c'est une gangrène, une pourriture qui ronge de l'intérieur et fait de vous une espèce d'être larvaire qui ne peut communiquer que par borborygmes incohérents. Mais la pire des abjections c'est peut-être d'accepter et de justifier cela pour les autres (p. 190).

Un livre que je recommande chaudement !